Utopistes debout !

« Totalitaire est la volonté de puissance du spectacle généralisé. Rien n’échappe à son hégémonie, nulle marge, nul dehors – si ce n’est la mort. Pourtant, il s’agit de combattre le spectacle en sa toute-puissance même. Se battre contre la domination du spectacle, c’est mener un combat vital pour sauver et tenir quelque chose de la dimension humaine de l’homme. Cette lutte doit se faire contre les formes mêmes que le spectacle met en oeuvre pour dominer. La lutte des formes se cache dans la plupart des formes de lutte (…) Incessantes, les batailles ou les guerres des exploités contre les maîtres s’égarent et perdent de leur force à reconduire les formes mêmes dans lesquelles désormais s’exerce la domination du capital, que ce soit du côté de l’information, de la publicité, des médias, des spectacles. Nous, dans les luttes de tous les jours, parlons trop souvent les mots de l’ennemi. Mais nous ne créerons une autre manière de dire le monde et nos espoirs que dans le cercle de la langue commune, cette belle captive qu’il faut arracher à ses suborneurs. En même temps que l’utopie est à recommencer, le mot est à reprendre : utopistes debout ! C’est de l’intérieur même de la domination spectaculaire qu’il nous revient, spectateurs, cinéastes, de défaire maille à maille cette domination et la détricoter pour la désynchroniser, la trouer de hors-champs, l’ébrécher d’intervalles. Car les caméras et les micros sont partout, les écrans sont partout, et nous, nous sommes sommés d’être au milieu d’eux : qu’ils soient donc retournés ! Il y a toujours eu des miroirs entre nous et nous, depuis Narcisse. Retourner les armes de l’ennemi contre lui-même passe moins par la conquête (!) des organes centraux de l’aliénation (les sièges des télévisions, les maisons blanches Disneyland, etc.) que par la dénonciation et la destitution corrosive des formes dominantes, des manières de montrer majoritaires, des façons de façonner le spectateur, de le traiter avec mépris, de le faire lui-même marchandise. Il nous revient de changer ces manières,. De les remplacer par d’autres. Dans son histoire, il est arrivé plus d’une fois au cinéma de supposer et de construire un spectateur digne de ce nom, capable non seulement de voir et d’entendre (ce qui déjà ne va pas de soi) mais de voir et d’entendre les limites du voir et de l’entendre. Un spectateur critique. Celui que le spectacle veut faire disparaitre. Celui que nous prétendons ne pas cesser d’être. Ce spectateur émancipé que je préfère qualifier de critique. »

Jean-Louis Comoli (Cinéma contre spectacle)

Assez de jeu de langue, d’artifices de syntaxe, de jongleries de formules

Lettre aux recteurs des universités européennes. in La Révolution Surréaliste n°3, 1925.

« Monsieur le Recteur,

Dans la citerne étroite que vous appelez « Pensée », les rayons spirituels pourrissent comme de la paille. Assez de jeu de langue, d’artifices de syntaxe, de jongleries de formules, il y a à trouver maintenant la grande Loi du cœur, la Loi qui ne soit pas une loi, une prison, mais un guide pour l’Esprit perdu dans son propre labyrinthe. Plus loin que ce que la science pourra jamais toucher, là ou les faisceaux de la raison se brisent contre les nuages, ce labyrinthe existe, point central ou convergent toutes les forces de l’être, les ultimes nervures de l’esprit. Dans ce dédale de murailles mouvantes et toujours déplacées, hors de toutes formes connues de pensée, notre Esprit se meut, épiant ses mouvements les plus secrets et spontanés, ceux qui ont un caractère de révélation, cet air venu d’ailleurs, tombé du ciel.

Mais la race des prophètes s’est éteinte. L’Europe se cristallise, se momifie lentement sous les bandelettes de ses frontières, de ses usines, de ses tribunaux, de ses universités. L’Esprit gelé craque entre les ais minéraux qui se resserrent sur lui. La faute en est à vos systèmes moisis, à votre logique de 2 et 2 font 4, la faute en est à vous, Recteurs, pris au filet des syllogismes. Vous fabriquez des ingénieurs, des magistrats, des médecins à qui échappent les vrais mystères du corps, les lois cosmiques de l’être, de faux savants aveugles dans l’outre-terre, des philosophes qui prétendent à reconstruire l’Esprit. Le plus petit acte de création spontanée est un monde plus complexe et plus révélateur qu’une quelconque métaphysique.

Laissez-nous donc, Messieurs, vous n’êtes que des usurpateurs. De quel droit prétendez-vous canaliser l’intelligence, décerner des brevets d’esprit ? Vous ne savez rien de l’Esprit, vous ignorez ses ramifications les plus cachées et les plus essentielles, ces empreintes fossiles si proches des sources de nous-même, ces traces que nous parvenons parfois à relever sur les gisements les plus obscurs de nos cerveaux.

Au nom même de votre logique, nous vous disons : la vie pue, Messieurs. Regardez un instant vos faces, considérez vos produits. A travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d’un monde, Messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité. »

Antonin Artaud

Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ?

Marthe. – Non.

Lechy Elbernon. – Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

Marthe. – Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?

Lechy Elbernon. – Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.

Marthe. – Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.

Lechy Elbernon. – C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.

Thomas Pollock Nageoire. – Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu’est-ce que cela me fait ?

Lechy Elbernon. – Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée. Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plus fond. Et je vois ces centaines de visages blancs. L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.

Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.

Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.

Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.

 

Paul Claudel – L’échange

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